LES CHAMPS LEXICAUX

 
 
 
 
Introduction
0. 1. Linguistique et sémiologie
0. 2. La linguistique textuelle
1. Les champs lexicaux, définition, problématique
1. 1. Définitions
1. 2. Exemple
2. Application des champs lexicaux
2. 1. Montage des champs lexicaux
2. 2. Des champs lexicaux aux champs sémantiques
3. Champs lexicaux et notion d'isotopie
3. 1. Le sens
3. 2. L'isotopie
3. 3. Illustration
4. Champs lexicaux et carré sémiotique
Conclusion

 

Introduction
La sémiotique dont il va être question ici est très intimement liée à la linguistique, au point qu'il serait plus exact de parler de sémiolinguistique. Mais peut-être faut-il, pour certains d'entre vous, définir au préalable la sémiotique et la sémiologie. Nous proposerons donc pour commencer une présentation très schématique de la sémiologie et de la linguistique :



L'objet de la linguistique est le langage.

0. 1. Linguistique et sémiologie
Le langage
- au sens large renvoie à tout système de signes (c'est à dire à la communication qui englobe le verbal, le gestuel le visuel, l'animal, etc. et à la sémiologie : "science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale" (Saussure p. 33, Payot).
- au sens restreint l'objet d'étude de la linguistique est le langage humain et les langues naturelles.
Voilà pour une première distinction entre sémiologie et linguistique.
Aujourd'hui encore, le terme de "sémiotique" est en fait relativement peu connu du grand public, et même dans le secteur des sciences humaines, à la différence du mot "sémiologie" mis à la mode par R. Barthes.
La sémiotique part du principe que tout langage (ou système de signes) donné comporte deux caractéristiques essentielles. Il joue sur le rapport entre signifiant et signifié : d'une part, il y a ce que je vois ou ce que j'entends, d' autre part , la signification que je lui attribue.
Mais il faut savoir en fait que c'est l'objet qui guide la méthode : si l'on considère par exemple, un récit (nouvelle ou conte), il n'y aura pas d'analyse du plan de l'expression ; on va donc tenter d'analyser d'une part, l'énoncé d'un point de vue "syntaxique" (Greimas et Courtés ont en effet élaboré une grammaire narrative) et sémantique, et d'autre part l'énonciation (c'est-à-dire la manière de raconter l'histoire, pour simplifier les choses). C'est d'ailleurs encore une fois le domaine du verbal qui a été privilégié, et il existe de très nombreuses analyses sémiotiques des discours littéraires, mais la sémiotique de l'image, de l'architecture se développe de plus en plus aujourd'hui et va pouvoir constituer une discipline à part entière.

0. 2. La linguistique textuelle
L'intitulé de "linguistique textuelle" recouvre en fait beaucoup plus d'éléments de réflexion que ceux que nous allons aborder ici. Nous allons nous intéresser à une approche sémantique possible, celle des champs lexicaux, de la même façon que vous allez vous initier à une approche possible de la narrativité ; nous allons donc travailler dans une perspective textuelle, c'est-à-dire à partir de textes littéraires différents. Un premier texte nous permettra d'étudier la notion de champ sémantique ; et à partir d'un deuxième texte, nous aborderons la notion de carré sémiotique.

1. Les champs lexicaux, définition, problématique
Même si la notion de champs lexicaux est sûrement connue de certains d'entre vous, il est sans doute indispensable de la définir et de la situer dans la problématique dans laquelle elle s'inscrit.
La construction des champs lexicaux (expérimentée d'ailleurs à tous les niveaux de l'enseignement) constitue un premier moyen d'accès à la signification d'un texte.
Cette technique des champs lexicaux telle que nous allons la pratiquer peut sembler à première vue d'ordre opératoire et pédagogique. En réalité, cette manière de procéder dans l'analyse textuelle trouve sa place dans le cadre de la théorie sémiotique, si toutefois on s'interroge sur le système sémantique sous-jacent du texte, et c'est précisément l'analyse qui part du niveau lexical qui doit nous y conduire.
Les champs lexicaux ne peuvent se construire qu'une fois que le texte a été longuement lu et relu. Il s'agit, dans ce premier temps de l'analyse, de ranger les termes du lexique sous des catégories sémantiques aussi large que possible, qui se dégagent et se précisent au fur et à mesure que s'affine la compréhension du sens global. Une tendance naturelle - la solution de facilité - consisterait à chercher à retrouver la même liste de champs lexicaux dans différents textes (on aurait une sorte de "grille" constituée de titres de champs lexicaux qu'on appliquerait à tous les textes) ; mais ce serait là céder à une illusion et se tromper sur le fonctionnement et l'intérêt d'une première lecture en champs lexicaux.
En effet, il convient de bien remarquer une chose : un mot, tant qu'il est seul, ne peut prétendre être inséré dans un éventuel champ lexical, même si, instinctivement ou intuitivement, le locuteur est capable de lui associer une définition analogue à celle du dictionnaire. Il faut attendre que d'autres mots viennent confirmer tel ou tel élément de sa définition, c'est-à-dire tel ou tel sème (nous allons définir la notion de sème). Le mot n'est donc pas directement transposé, transporté du dictionnaire dans le texte avec toutes ses possibilités significatives : le contexte sélectionne tel ou tel sème et met les autres entre parenthèses. Il se produit une opération de réduction sémantique. Ainsi, la recherche des sèmes isotopants se fait sur l'axe paradigmatique - l'identification du sème ne se fait que dans son itération -, mais on prend aussi "simultanément" en compte - pourrait-on dire - le contexte, à savoir l'axe syntagmatique.

1. 1. Définitions
Le champ lexical peut se définir, dans le cadre de la sémio-linguistique textuelle, comme un ensemble d'unités lexicales (ou lèxèmes) possédant en commun un ou plusieurs traits de signification, soit donc, selon les cas, un sème ou un groupe de sèmes. Le sème étant une unité sémantique de caractère relationnel et oppositif ; on dit aussi que c'est la plus petite unité de sens.
Un champ lexical est donc l'inventaire de mots, d'unités lexicales, plus précisément de LEXÈMES qui ont un sème en commun.
Un SÈME est une partie du sens d'un lexème En effet, pour définir, un LEXÈME, on fait appel à un certain nombre de sèmes.

1. 2. Exemple
Si l'on considère par exemple le sémème suivant (sémème est le mot vu d'un point de vue sémantique, pourrait-on dire pour simplifier les choses), essayons de voir (certes, hors co-texte), quels sont les sèmes reconnaissables à l'intérieur de ce sémème (mot ´ descendu ª utilisé dans une fable de La Fontaine) :



Les sèmes entre parenthèses sont les sèmes non-actualisés. Ainsi, il est évident que le texte ne va pas "exploiter" si l'on peut dire l'ensemble des sèmes contenus dans le mot "descendu" ; c'est alors le contexte qui va spécifier le ou les sèmes actualisés par le texte. On dit alors que les autres sèmes non actualisés sont virtuels.
Le sème "à retenir" en quelque sorte dans cette fable est celui relatif à la spatialité, et ouvre dès lors une piste de lecture intéressante ; en effet la catégorie isotopique (nous expliciterons la notion d'isotopie) de la spatialité est articulable selon l'opposition /haut/ vs /bas/ ; et cette catégorie qui se situe au niveau figuratif sera articulable à d'autres oppositions tant au niveau narratif que thématique ou encore axiologique.
Comment s'opère cette sélection du sens lexical des mots par le contexte ? De deux manières, que l'on pourrait appeler sélection par similitude et sélection par opposition. Ainsi, dans la fable citée par exemple, le lecteur va repérer assez vite un certain nombre de termes exprimant le/ haut/, et trouver même plusieurs occurrences dans le texte. À ces termes viendront alors s'opposer des termes de sens contraires ou antonymes, que l'on va ranger sous le champ lexical du/bas/. De cette façon se mettent en place des champs antithétiques bipolaires. À côté de cette relation d'antonymie qui est extrêmement importante (nous y reviendrons quand nous aborderons l'approche du carré sémiotique), fonctionne très souvent la relation d'hyponymie, comme nous le verrons dans le texte que nous allons étudier dès à présent.

2. Application des champs lexicaux
Nous avons choisi comme premier texte, La Ficelle de Maupassant (qui a déjà fait l'objet de plusieurs analyses très différentes) qui nous permettra d'expliciter la distinction entre champ lexical et champ sémantique

2. 1. Montage des champs lexicaux
Il est évident qu'un tel travail nécessite une lecture et relecture très attentive du texte.
On commence généralement par le champ lexical du cadre situationnel, présent dans tout texte, à savoir les champs lexicaux de l'actorialité, de la spatialité et de la temporalité. Cette proposition ne vient pas du tout contredire ce que nous disions précédemment, à savoir, qu'il n'existe pas de champ lexical prédéterminé, seulement la construction de ce premier champ permet de définir précisément le cadre situationnel (d'où le titre) et amène le plus souvent à réfléchir au cadre énonciatif du texte, c'est-à-dire à l'analyse du problème de l'énonciation.
Pour qu'un champ lexical se justifie, il faut qu'il joue un rôle dans la construction d'un texte, par le jeu des ressemblances, des oppositions et des sous-ensembles. D'autre part, les titres des champs lexicaux sont des SÈMES par définition, le titre d'un champ lexical, c'est du SIGNIFIÉ, alors que l'inventaire d'un champ lexical est constitué de signifiants porteurs d'un seul sème. On va considérer maintenant un grand champ lexical, celui de l'activité, qui peut se subdiviser en deux grands sous ensembles :

CHAMP DE L'ACTIVITÉ



Le premier sous-champ se subdivise à son tour en trois sous-ensembles :
Activité corporelle et pratique
Attitudes, déplacements : sur les routes, s'en venir, salle, aller à pas tranquilles, mouvement de jambes, pesée sur la charrue, écarter, les genoux, aplomb, tirer, une vache, un veau, fouetter, les reins, hâter sa marche, rissolée, porter des paniers, marcher, etc.
Commerce, économie : marché, poulets, canards, bêtes bufs, lait, fumier, bout de ficelle, économe, ramasser, bout de corde, affaires, licol, chercher, cacher, marchandages, tâter, vache, mettre, dedans, épier, vendeur/
Occupations alimentaires : auberges, grandes, mangeurs, dîneurs, attablés, broches, pigeons, gigots, délectables, viandes rôties, jus ruisselant, peau, mouiller les bouches/
Le sous-champ de l'activité corporelle et pratique occupe en gros le premier tiers du conte ; il ne disparaît pas dans la suite, mais cesse d'être dominant. Il forme en quelque sorte le thème au point de départ du discours, au sens de support de l'information, à partir duquel va se constituer le commentaire, ou information proprement dite. Les 3 sous-ensembles proposés constituent en fait les activités principales d'un jour de marché.
Le deuxième sous-champ peut se subdiviser en quatre sous-ensembles :
Activité langagière et communicationnelle
Crier, raconter : voix criardes, aiguë, glapissantes, clameur, éclat, poitrine, meuglement, criarde, crier, conter, crieur public, lancer d'une voix saccadée, voix affaiblie, appeler/
Dire :
- dire, phrases, parler, répondre, répéter, parole, reprendre, demande, prévenir, interroger/
- marchandages, propositions, attester, vérité, protester, croire, incrédule, accroire, soutenir, prouver, prétendre, expliquer, convaincre, accuser, serments, argumentation, défense, raisons/
Argumenter : raconter, nouvelles, histoire, récit, affirmation, protestation, narrer, dénouement, aventure/
D'autres champs lexicaux sont possibles, à vous de les construire pour une meilleure lisibilité de ce texte. Nous voudrions dès à présent introduire la notion de champ sémantique.

2. 2. Des champs lexicaux aux champs sémantiques
Dans ´ La Ficelle ª
Après avoir proposé une analyse lexicale, on peut se demander quelle peut être la signification donnée au lexème "ficelle", toujours sur le plan du lexique, par le texte de Maupassant ; on va donc essayer de reconstruire le champ sémantique de ce lexème à partir des données du texte. (En effet, il apparaît souvent intéressant de s'interroger sur la signification du titre donné dans les Contes et Nouvelles de Maupassant). On entend par champ sémantique, l'ensemble des acceptions (sémèmes) que peut recevoir un mot dans un certain contexte ; c'est-à-dire en d'autres termes, sa polysémie.
Dans le texte, le mot "ficelle" alterne avec celui de "corde" pour le même référent ; on peut donc partir des définitions de ces deux termes proposées par le dictionnaire, et en retenir celles qui concernent le texte. Voici donc les définitions proposées par le Petit Robert :
FICELLE : 1° corde mince. Ficelle de coton... Bout de ficelle. Lier, attacher avec des ficelles. 2° Spécialit. les ficelles qui vont mouvoir les marionnettes ; V. Fil. fig. Celui qui tire les ficelles : celui qu'on ne voit pas et qui fait agir les autres... Par ext. (1841) Artifice caché... la ficelle est un peu grosse (cf. C'est cousu de fil blanc) 3° Adj. (1792) (vieilli). malin, retors. Méfiez-vous, il est très ficelle !
CORDE : A. sens général. Réunion de brins d'une matière textile tordus ensemble... V. ficelle... corde pour lier. V. lien... attacher très serré avec une corde... Corde pour mener un chien (V. Laisse), un animal de trait (V. Licou)... Corde qui sert à frapper. V. fouet.
B. (emplois spéciaux). 1° corde servant à envoyer des projectiles... avoir plus, plusieurs cordes à son arc... 2° Lien que l'on passe autour du cou de qqn pour le prendre... Homme de corde et de sac : filou...
Explicitement ou implicitement, le conte exploite une partie notable des acceptions précédentes, en les spécifiant par le contexte, c'est-à-dire les réseaux sémantiques, tels qu'on a essayé de les restituer dans un premier temps. C'est ainsi que la "ficelle" est d'abord un objet matériel (1° sens du dictionnaire)-, c'est-à-
dire "un (petit) bout de laine" ou un "morceau de corde mince".
En tant que tel, ce lexème entre dans le sous-champ de l'activité pratique et plus particulièrement de l'économie, comme le précise le co-texte : "économe en vrai normand, (Il) pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir". Il entre également dans le sous-champ de la valeur physique négative et plus particulièrement du vulgaire, comme le précise encore le co-texte : "être vu ainsi, par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle". Plus loin, cet aspect de "l'objet" est mis en évidence par le contraste avec le portefeuille que s'attend à voir Monsieur le Maire : "Et fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde" ; le maire parle d'ailleurs de "fil".
"La ficelle" est ensuite un objet mental, un "artifice caché", comme dit le dictionnaire dans le 2° sens. En fait, il s'agit dans le conte d'un objet de discours, une explication inventée pour en faire accroire à quelqu'un ; dans le passage suivant, le mot "ficelle" employé avec toute l'ironie de l'ambiguïté, a pour antécédent l'expression "expliquer l'affaire". "Il se mit à expliquer l'affaire. Un maquignon de Montivilliers lui cria : - Allons, allons, vieille pratique, je la connais ta ficelle !".
La combinaison du sens concret et du sens abstrait de "ficelle" ou de "fil", c'est-à-dire la métaphore, est explicitée deux lignes plus loin, dans le commentaire de" l'autre", par l'emploi précisément métaphorique du verbe "embrouiller" : "Y'en a qui trouve et y en a qui r'porte. Ni vu ni connu, je t'embrouille !" Dès lors, notre lexème se range simultanément dans le champ de l'activité communicationnelle, à côté de "raisons" ou "d'argumentation" et dans celui de la valeur morale négative, à côté de "ruse" ou "malin". Enfin, mis entre guillemets tout à la fin du conte, "la ficelle" est devenue le titre du conte composé par Maître Hauchecorne et à ce titre rentre de plein droit dans le sous-ensemble du raconter, ou mieux du racontage : "les plaisants maintenant lui faisaient conter "la ficelle" pour s'amuser".
Le lexème "ficelle" traverse donc, grâce à sa polysémie, l'ensemble des champs et sous-champs lexicaux. Le champ sémantique qu'il tire du texte peut se résumer de la manière suivante.



On voit ainsi, qu'une première lecture du texte en champs lexicaux permet déjà une analyse tant au niveau connotatif que dénotatif.

3. Champs lexicaux et notion d'isotopie
Avant de passer à la notion de carré sémiotique, nous allons d'abord revenir à quelques notions de sémantique, notamment les notions de sème et d'isotopie.
Nous avons proposé une introduction très brève de la sémiotique, pour schématiser les différents niveaux de l'analyse. Nous allons maintenant revenir aux concepts de sens, de sème et d'isotopie.

3. 1. Le sens
Synonyme parfois de signification et de signifié, le sens (d'un signe, ou d'une autre unité d'un système de communication) est l'objet majeur de la sémantique. Il faut toutefois tenir compte de la distinction des deux modes de signifiance de la langue formulée par BENVENISTE. Il distingue en effet le mode de signifiance "sémiotique" qui est propre au signe et au système, alors que le mode de signifiance "sémantique" est propre au discours. Ainsi, on peut simplifier cette distinction par le sens d'un mot donné en langue (en gros la définition du dictionnaire) et sa signification construite par le contexte du discours.
C'est la raison pour laquelle, ces deux ordres de signifiance correspondent à ce que l'on appelle aujourd'hui le sens (donnée "sémiotique") et la signification (donnée "sémantique" qui elle demande à être interprétée). La distinction entre sèmes inhérents et sèmes afférents traduit elle aussi, au niveau des unités minimales, cette complémentarité plus générale entre contenu invariant quel que soit le contexte (ou co-texte) (sens) et contenu produit par l'interprétation toujours contextuelle d'une unité (signification).
C'est ce que nous avons essayé de mettre en valeur avec l'approche du texte de la Ficelle, où nous avons joué sur le sens du mot et sa signification, à savoir la construction des champs sémantiques du lexème/ficelle/ dans le texte.

3. 2. L'isotopie
On peut définir l'isotopie de façon analogue au champ lexical, c'est-à-dire comme la récurrence d'un même sème dans deux ou plusieurs sémèmes (à l'intérieur d'un discours). A.J. Greimas la décrit comme un ensemble redondant de catégories sémantiques qui rend possible la lecture uniforme du discours. Ainsi, une suite textuelle du type : ´ Mon ordinateur est très triste depuis que son cheval n'a plus de roue de secours ª ne présente pas les redondances isotopiques nécessaires à la formulation d'un jugement de cohésion-cohérence : entre l"individu" "ordinateur" et la propriété "tristesse", il y a incompatibilité sémique (/animé/ et/non animé/).
Même s'il recouvre des phénomènes très divers, le concept d'isotopie "se réfère toujours à la constance d'un parcours de sens qu'un texte exhibe quand on le soumet à des règles de cohérence interprétative". (U. ECO). Il permet de décrire les phénomènes de poly-isotopie et d'hétérotopie si fréquents dans les textes. Ainsi dans cet autre exemple :
´ Le cheval informatise l'herbe. ª On va avoir un "lien sémantique" entre "cheval" et "herbe" alors qu'il y aura anisotopie entre le sujet et le verbe.

3. 3. Illustration
Pour illustrer ce concept d'isotopie, nous allons lire le poème Salut de Mallarmé selon trois isotopies. Cette lecture prise ici à titre d'exemple a été proposée par F. Rastier (Essai de sémiotique poétique).



Rastier propose donc de relever trois isotopies :
Banquet : salut, rien (modestie affichée), écume (champagne), vierge, coupe (verre de champagne), nous (convives), moi (le président), ivresse, blanc, (écrivons), toile (nappe)/
Naviguation : salut (sauvetage), noie, sirènes, nous naviguons, moi, poupe, vous l'avant, le flot, tangage, solitude, récif (danger), étoile (qui indique la direction), blanc (voile)/
Écriture : souci (entreprise d'écriture), toile, rien (négativité), écume (plume), coupe (encrier), sirènes (chimères), naviguons, moi, vous (écrivains), ivresse (manifestation de la pensée), belle, solitude (de l'écrivain)/
On voit ainsi que certains mots appartiennent à deux isotopies de par les figures ambivalentes ; que la pluralité de lecture est possible puisque le texte poétique est le plus souvent pluri-isotope. Ce concept d'isotopie ne se réduit pas à la question du sens ; ce concept est ainsi utilisé dans le domaine du visuel.
D'autre part, ce concept valable donc tant au plan du signifié qu'à celui du signifiant peut être utilisé à d'autres niveaux de l'analyse du discours. On parle ainsi d'isotopie syntaxique ou encore d'isotopie narrative etc.

4. Champs lexicaux et carré sémiotique
Nous allons revenir très brièvement à la logique du récit de façon à introduire une définition du carré sémiotique. Il existe différentes approches narratives et notamment celle de C. Brémond qui construit sa Logique du récit (titre même de son ouvrage) sur la base d'un schéma triadique : situation ouvrant une possibilité - actualisation (ou non actualisation) de cette possibilité - succès (ou échec) de cette actualisation ; schéma que l'on peut appliquer, tel quel, à n'importe quel point de la chaîne narrative - ce qui fait que d'amont en aval, aucune prévisibilité n'est possible :



À la différence J. Courtés postule au contraire, que tout récit ne peut et ne doit se lire qu'à partir de la fin (de la même façon qu'une phrase ou un discours ne sont totalement désambiguïsés et compréhensibles qu'une fois terminés), à la manière d'une "logique à rebours". C'est ainsi que l'on doit lire d'ailleurs le schéma narratif canonique que nous avons proposé au dernier cours : la sanction présuppose la manipulation comme elle présuppose l'action (à l'intérieur de laquelle la performance présuppose la compétence). Si l'on se place ainsi du point de vue des rôles syntaxiques - en terme de mémoire - : on dira tout simplement que le récit, et plus largement, le discours "se souvient".
Lorsqu'on se situe à un niveau plus profond, on trouve exactement la même divergence entre la démarche logique et l'approche proprement sémiotique. Prenons ainsi l'exemple de l/affirmation/ qui d'un point de vue logique coïncide avec la/non-négation/ :



Il n'en est pas de même dans notre langue naturelle, le français, où le "si" n'est pas réductible à un simple "oui", car il présuppose un "non" préalable (ou si vous préférez le "si" garde "en mémoire" un "non" antérieur) :



Élaboré progressivement par A. J. Greimas qui prenait appui sur les acquis linguistiques de l'École de Prague et sur les recherches anthropologiques de C. Lévi-Strauss, le carré sémiotique est la représentation visuelle de l'articulation logique d'une catégorie sémantique quelconque. Il s'agit de représenter l'axe sémantique essentiel d'un texte, et cette catégorie sémantique en est alors comme le cur, le niveau profond.
La construction sémantique est fondée sur un double rapport :
- rapport de contradiction
- rapport de contrariété
La structuration est la suivante. Soit deux termes, S1 et S2, tels qu'ils constituent une catégorie donnée (vie/mort, par exemple) : ils sont en relation d'opposition, plus précisément de contrariété. De chacun d'eux, par voie de négation, l'on peut faire surgir un terme dit contradictoire : soit -S1 et -S2, de par leur position même sur le carré sont qualifiés de subcontraires.



- Entre S1 et non-S1 existe donc une relation de contradiction : non-S1 est la négation de S1. La même relation s'établit entre S2 et non-S2.
- Entre S1 et S2 existe une relation de contrariété : S2 est le contraire de S1 et inversement. S2 est incompatible avec S1, cependant S2 n'existe que parce qu'il est précisément le contraire de S1 et inversement. On dira qu'il y a entre ces deux termes une relation de double implication : autrement dit, les deux termes sont incompatibles mais ils se présupposent mutuellement.
- Entre non-S1 et non-S2 existe une relation de subcontrariété.
- Enfin, on dit aussi qu'entre non-S1 et S2 ainsi qu'entre non-S2 et S1 existe une relation de présupposition.
Reformulons un schéma qui rende compté des relations des termes sur le carré :



La relation de contrariété est schématisée par les pointillés
La relation de contradiction par les traits pleins
La relation de complémentarité par les pointillés (traits verticaux).
Considérons un autre exemple :



Les 4 pôles doivent avoir un sème commun, ici le sème est celui de la couleur. En sémiotique, on dira aussi que les 4 pôles doivent être isotopes. Et la couleur dans le carré sémiotique ci-dessus est appelée axe sémantique.
Ainsi, deux termes S1 et S2 sont déclarés contraires si la négation de l'un implique l'affirmation de l'autre, et réciproquement. En d'autres termes, pour que S1 et S2 soient des contraires il faut et il suffit que -S2 implique S1 et que -S1 implique S2 ; cette double opération établit une relation de complémentarité entre S1 et -S2 d'une part, entre S2 et -S1 de l'autre.
Entre S1 et non-S1, S2 et non-S2, il n'y pas de différence signifiante du point de vue des déterminations sémantiques. seule l'absence ou la présence de négation (S1 ou non-S1) les distingue. Il est toujours possible de former non-S1 et non-S2 à partir de S1 et S2 : il suffit de les nier (comme dans l'exemple présenté précédemment).
Par contre, la différence entre S1 et S2 est SIGNIFIANTE car les deux termes ne prennent valeur que de leur opposition. Ainsi, poser l'un, c'est, au moins implicitement poser l'autre.

Conclusion
Dès lors, l'analyse sémiotique d'un texte consiste précisément à établir pour le texte en question l'opposition pertinente (ou le groupe d'oppositions pertinentes). Il s'agit donc de repérer, c'est-
à-dire à la fois d'extraire et de construire, le couple de contraires qui engendre et règle la signification ("profonde" du texte).