LES COURANTS D'ANALYSE DU DISCOURS
 
 
Introduction 
1. L'AD : entre linguistique et sciences humaines 
1.1. "Origines" de l'AD
1.2. Les sens du mot " discours " 
1.2.1. Discours I 
1.2.2. Discours II 
1.2.3. Discours III 
1.2.4. Discours IV 
1.2.5. Discours V 
1.2.6. Discours VI 
1.2.7. Discours VII 
2. Diversité des analyses 
2.1. Linguistique et discours 
2.2. Discours et sciences humaines 
2.3. Analyse du discours appliquée
2.4. Nouvelles perspectives ou problématiques de l'AD 
3. Sémio-linguistique et sémiotique 
Conclusion 
 

 
Introduction
Nous voudrions dans ce cours, définir de façon schématique, ce que l'on entend par l'analyse du discours en France, présenter les différents courants qui se revendiquent de l'analyse du discours, et qui eux mêmes s'inspirent ou non de l'AD, présenter enfin les autres approches qui relèvent d'un programme de recherche ou d'une théorie beaucoup plus ambitieux.
Nous considérerons particulièrement l'aspect linguistique des courants d'analyse du discours. Est-il utile de préciser que ce "compte rendu" n'est qu'un modeste "outil de travail" destiné aux étudiants désireux de trouver rapidement une théorie, une perspective ou méthode correspondant à leurs attentes.

1. L'AD : entre linguistique et sciences humaines
1.1. "Origines" de l'AD
Lorsqu'on s'intéresse à l'analyse du discours en France, on énonce le plus souvent "l'école française d'analyse du discours" (désignée AD). En 1969, paraissent le n° 13 de la revue Langages : Analyse du discours, ainsi que l'ouvrage de Pêcheux, L'analyse automatique du discours. Ces deux ouvrages marquent en quelque sorte l'acte de naissance de cette discipline.
Étudier les processus de déformations idéologiques, et construire une technique de lecture adaptée était en quelque sorte l'ambition de l'AD. Dans cette perspective, l'analyse du discours a privilégié au départ un type spécifique de discours, à savoir les discours politiques.
Depuis la fin des années soixante, la situation s'est considérablement modifiée : alors qu'à cette époque l'AD, s'appuyant sur la linguistique et le lacanisme (structuralisme), luttait pour introduire de nouvelles problématiques, dans un terrain encore dominé par l'analyse de contenu, au début des années 1990, on assiste à une prolifération de travaux se réclamant de "l'analyse du discours", au point de rendre difficilement discernable les frontières entre l'AD et des approches homonymes. Cette difficulté provient, nous semble-t-il, - entre autres - de la polysémie du terme discours, susceptible d'une multitude d'emplois.

1.2. Les sens du mot " discours "
(définitions de Maingueneau dans l'introduction de " L'analyse du discours ").

1.2.1. Discours I
Il est l'équivalent de la "parole" saussurienne, de toute occurrence d'énoncé.
Relèvent de ce point de vue tous les courants de linguistique de la langue, à savoir les grammaires formelles (Chomsky) et les théories sémantiques de l'activité de langage.

1.2.2. Discours II
C'est une unité de dimension supérieure à la phrase, un énoncé appréhendé globalement ; c'est l'objet que se donne la "grammaire du texte", qui étudie la cohérence des énoncés.
´ "grammaire textuelle et sémantique textuelle"
La grammaire textuelle : La problématique de la cohérence est, évidemment au centre de toute la réflexion des grammairiens du texte : ils prévoient un ensemble de règles de cohérence, c'est-à-dire des procédures qui font du texte une unité globale supérieure et spécifique, tout autre chose que l'ensemble ou la somme des phrases. Qu'il s'agisse pourtant de linguistes, de grammairiens du texte ou de sémioticiens, les chercheurs qui examinent le texte sont invités à réfléchir, dans le cadre de leur théorie, sur le sujet de la cohérence. parmi les différents points de vue sur l'organisation textuelle.
On peut citer des auteurs tels que Combettes, Charolles ou Van Dijk.

1.2.3. Discours III
Dans le cadre des théories de l'énonciation ou de la pragmatique on appelle "discours" l'énoncé considéré dans sa dimension interactive, son pouvoir d'action sur autrui, son inscription dans une situation d'énonciation (un sujet énonciateur, un allocutaire, un moment, un lieu déterminé).
La théorie de l'énonciation étudie donc de quelle manière l'acte d'énonciation permet de référer, comment l'individuel s'inscrit dans les structures de la langue. Dans la mesure où l'on prend en compte la relation que l'énonciateur entretient avec son propre énoncé, on doit faire intervenir la problématique de l'énonciation dans les énoncés les plus divers.
La question de l'énonciation peut donc relever de problématiques diverses relevant aussi du domaine de la pragmatique (implicite, argumentation...), ou du champ de l'analyse du discours.
- l'argumentation (au sens du Ducrot, de Ch. Perelman et de la pragmatique américaine)
C'est une façon de résumer un texte de dire, qu'au moyen de ce texte, on essaie de convaincre quelqu'un de la vérité d'une proposition ou d'un fait, ou de persuader quelqu'un de faire quelque chose. L'argumentation est, évidemment, un facteur de cohérence textuelle.
Il faut cependant distinguer ici, l'argumentation dans son sens ordinaire, et l'argumentation au sens technique. Et nous rejoignons ici la distinction que proposent Moeschler et Reboul dans le Dictionnaire (récent) de pragmatique.

1.2.4. Discours IV
Une spécialisation du sens 3, "discours" désigne la conversation, considérée comme type fondamental d'énonciation (courants d'analyse conversationnelle).
- À partir des années soixante, s'est développé aux États-Unis un courant dit de l'analyse conversationnelle (pratiqué au départ par E. Goffman). Son postulat de base est que la communication est un processus interactif : tout discours est le résultat d'une construction à deux. Au départ discipline purement empirique, cette approche, en empruntant à la pragmatique et à l'énonciation une partie de leurs outils, s'est structurée en une linguistique interactive, qui s'intéresse aujourd'hui à de nombreuses situations de communication.

1.2.5. Discours V
On oppose parfois langue et discours, comme un système virtuel de valeurs peu spécifiées, à une diversification superficielle liée à la variété des usages qui sont faits des unités linguistiques. On distingue ainsi l'étude d'un élément "en langue" et son étude "en discours".
Le courant sociolinguistique - s'intéresse surtout à l'inscription culturelle et sociale du langage. Ses sujets de prédilection sont les variations syntactiques et lexicales selon les groupes sociaux (sociolectes), les règles sociales du dialogue et les situations de contact entre les langues. cf. - le courant de l'analyse conversationnelle.

1.2.6. Discours VI
On utilise souvent "discours" pour désigner un système de contraintes qui régissent la production d'un ensemble illimité d'énoncés à partir d'une certaine position sociale ou idéologique. Ainsi lorsqu'on parle du "discours féministe" ou du "discours de l'administration" on ne se réfère pas à un corpus particulier mais à un certain type d'énonciation, celui que sont censés tenir de manière générale les féministes ou l'administration.

1.2.7. Discours VII
Traditionnellement l'AD définit son objet en distinguant l'énoncé et le discours : l'énoncé, c'est la suite des phrases émises entre deux blancs sémantiques, deux arrêts de la communication ; le discours, c'est l'énoncé considéré du point de vue du mécanisme discursif qui le conditionne. Ainsi le regard jeté "en langue" en fait un énoncé ; une étude linguistique des conditions de production de ce texte en fera un "discours".

2. Diversité des analyses
Si l'on reconnaît pour analyse du discours toutes les recherches qui se disent telles, on comprend que cette discipline n'en soit pas une, tant elle apparaît hétérogène. Elle semble prise dans la même logique de prolifération que son objet - le discours - qui se diversifie à l'infini en fonction des moments et des lieux d'énonciation.

2.1. Linguistique et discours
Très schématiquement, on peut dire que cela tient à l'organisation même du champ de la linguistique, et opposer de ce fait un noyau "dur" à une périphérie aux contours instables, en contact avec les disciplines voisines (sociologie, histoire, psychologie, etc.).
Ainsi la linguistique de la langue, du système, est constamment doublée par une linguistique du discours qui ne s'intéresse au langage que là où il fait sens pour des sujets inscrits dans des stratégies d'interlocution, des positions sociales ou historiques. Ainsi le langage n'est pas l'objet de deux branches de la linguistique qui seraient complémentaires, mais c'est la linguistique elle-même qui se dédouble pour étudier les phénomènes à travers des points de vue distincts.

2.2. Discours et sciences humaines
La linguistique ne prétend nullement faire main basse sur le discours (de même qu'aujourd'hui la problématique de l'énonciation) celui-ci est l'enjeu, sous un angle ou un autre, de toutes les sciences humaines. L'approche en termes de discours est largement ouverte sur des champs connexes (sociologie, histoire, psychologie, etc.) il faut donc se résoudre à admettre que le discours ne puisse pas être l'objet d'une discipline unique qui traiterait de "l'usage réel du langage, par des locuteurs réels, dans des situations réelles".
En réalité, une discipline ne peut se donner pour objet "l'usage réel de la langue" sans préciser de quel point de vue elle construit ce réel. Le discours est en effet revendiqué par diverses disciplines, aux frontières problématiques. Sociolinguistique, ethnolinguistique, analyse conversationnelle, analyse du discours, théories de l'argumentation, de la communicationÍ se partagent souvent de manière conflictuelle ce domaine d'investigation.
L'analyse de discours possède bien une identité, à la fois par son enracinement dans la linguistique, et par l'intérêt spécifique qui la gouverne, tout en étant soumise à des facteurs de diversification qui sont les suivants :
´ L'hétérogénéité des traditions scientifiques et intellectuelles qui restent fortes, même si la multiplication des échanges intellectuels entre les pays tend à l'atténuer. (sémiotique de l'école de Paris, européenne, face à la sémiotique de Pierce, américaine).
´ Ces traditions sont elles-mêmes inséparables des disciplines de références. Chacun sait qu'aux États-Unis, les recherches ont été dominées par l'anthropologie et l'ethnolinguistique alors qu'en France, l'analyse du discours a été marquée par la linguistique structurale, l'histoire et la psychanalyse.
´ Un autre facteur, et non des moindres, est celui des présupposés théoriques, qui correspondent à des écoles.
´ Le type de corpus étudié qui est aussi fort variable (interaction ordinaire, tract politique, article de presse, texte littéraireÍ).
´ Le point de vue sur l'objet.
´ L'objectif, la visée.

2.3. Analyse du discours appliquée
Enfin, à côté de ces différentes perspectives d'analyse du discours, un grand nombre d'analyses du discours se donnent explicitement pour tâche d'améliorer la communication à l'intérieur de tel ou tel secteur de la société, en particulier dans le domaine professionnel.

2.4. Nouvelles perspectives ou problématiques de l'AD
Quand l'AD s'est constituée, la référence à la linguistique apparaissait évidente (cette dernière jouait à ce moment-là le rôle de science pilote), mais il faut savoir que l'AD n'intervient pas dans le champ linguistique proprement dit. En effet, elle exige seulement de ses praticiens des connaissances diversifiées et relativement précises des fonctionnements langagiers, et une aptitude à en évaluer la pertinence eu égard au corpus que l'on veut étudier.
Ainsi, en fonction de ses objectifs, le chercheur peut extraire de multiples corpus qu'il soumet à des manipulations ou à un traitement. Le découpage de ces corpus dépend de la méthode d'analyse choisie.
Depuis quelques années, les recherches, appliquées ou non, s'inscrivent globalement du point de vue très général de l'énonciation. En effet, de la même façon que le concept d'énonciation (abordé par Benveniste et Jakobson) est à ce point important qu'il fait figure de symbole et de catalyseur de la "mutation" qui caractérise la recherche linguistique aujourd'hui, les recherches les plus nombreuses travaillent en fonction des moments et des lieux d'énonciation : discours en situation de travail, discours de transmission de connaissanceÍ
Témoigne de cette mutation le projet ambitieux d'Achard en sociologie qui veut élargir sa problématique vers "une sociologie générale du langage".
Ainsi ce qui sépare l'école française des années soixante et 70 et les analyses actuelles n'est pas seulement une divergence théorique, c'est une modification de la relation qu'entretient la société avec ses productions discursives.
Aujourd'hui, toute situation de discours est un objet d'analyse virtuel et corrélativement les institutions se retournent de plus en plus volontiers vers les productions verbales : ministères, partis politiques, entreprises et même associationsÍ veulent à diverses fins analyser leurs propres énoncés, ou celles de leurs interlocuteurs permanents. Ainsi ce n'est plus seulement le discours, qui constitue une dimension à part entière de l'activité sociale, mais c'est l'étude même de ce discours qui tend à en devenir une composante essentielle. Cette réflexivité généralisée témoigne sans aucun doute de mutations sans précédents, tant dans le domaine des sciences humaines que celui des pratiques sociales quotidiennes.

3. Sémio-linguistique et sémiotique
´ À côté de ces différentes approches qui s'inscrivent directement ou indirectement dans la perspective de l'AD, il faut distinguer des recherches plus ambitieuses, qui s'efforcent de penser "les caractéristiques des comportements langagiers en fonction des conditions psychosociales qui les contraignent selon des types de situation d'échange" (CHARAUDEAU, proposition pour développer une science du langage au carrefour de la linguistique, de la sémiologie, de la psychologie et de la sociologie), ou encore des recherches portant sur "l'usage du langage en situation pratique".
´ Enfin, dans une perspective encore différente, on peut souligner le développement de la sémiotique qui laisse volontiers aujourd'hui les travaux sur le récit, la cohérence, pour se tourner vers tout système signifiant et/ou pratiques. "La théorie sémiotique doit se présenter, d'abord pour ce qu'elle est, c'est-à-dire comme une théorie de la signification. Son souci premier sera donc d'expliciter, sous forme d'une construction conceptuelle, les conditions de la saisie et de la production du sens."
La sémiotique, de par son projet, illustre le mariage nécessaire entre la théorie et la pratique descriptive qui l'invite à reformuler et à approfondir les options théoriques et méthodologiques prises. Il faut peut-être insister sur le fait que la sémiotique n'est pas l'étude des systèmes de signes, mais celle des systèmes de significations. La sémiotique est aussi un espace de productivité qui a invité les chercheurs à traiter de l'énonciation (l'instance énonciative apparaît dans l'objet étudié, et l'énonciataire est construit et défini par l'objet lui-même qui lui propose de suivre un certain parcours de signification). Au-delà de ces descriptions d'objets, ce sont aussi des formes de culture qui apparaissent, c'est-à-dire la mise en évidence de formes de visibilité et de lecture exploitées ou non par une société à un moment donné de notre histoire.

Conclusion
Nous venons de vous présenter les courants d'analyse du discours qui revendiquent une démarche linguistique. Mais il existe par ailleurs de nombreux autres courants qui relèvent de l'analyse du discours et qui s'inscrivent dans d'autres disciplines.
Ainsi, les études littéraires auront recours à divers types de méthodes d'analyse (poétique, stylistiqueÍ)
De même les autres sciences humaines (histoire, sociologie, sciences de l'éducation, psychologieÍ) auront chacune toute une " palette " de méthodes, de courants d'analyse de cette unité qu'est le discours.